Et le cinéma formata la femme !

par Katia Baltera

Depuis le cinéma muet jusqu’aux films actuels, la représentation de la femme est passée de la femme soumise, amante, muse, à la femme fatale, voire vénéneuse, puis à la parfaite ménagère, pour éclore en femme indépendante, maitresse de son âme et de son destin.

Dans les années trente, le cinéma exacerbe une certaine idée romantique de la femme à la fois fragile dans Les lumières de la ville de Charlie Chaplin, où une ravissante fleuriste aveugle recouvrera la vue grâce à un homme épris de son ingénuité, et passionnée comme dans Autant en emporte le vent, où Scarlett, forte et déterminée, mène sa vie tambour bat- tant, combattant les embûches réservées aux femmes. Même si encore une fois le fil de son destin ne se définit qu’à travers la romance, Scarlett incarne un personnage déterminant pour l’avenir des rôles de femme.

L’idéal féminin prend alors un virage au détour des années quarante avec les films noirs. Après avoir été considérées comme un idéal romantique, elles deviennent fascinantes, voire dangereuses. Séduisantes et mystérieuses, elles n’existent souvent que par leur pouvoir sur l’homme, comme dans le film culte de Charles Vidor, Gilda, ou Le Faucon maltais de John Huston. Les deux films ont en commun la rivalité entre la séduction et le pouvoir et mettent en scène une femme sulfureuse et un homme, partageant des sentiments certes, mais prêts à tout pour venir à leurs fins avec les moyens propres à leur genre.

Dès 1945, après les sombres années de plomb, une douce euphorie s’empare de la société. Le ciel s’éclaircit enfin et tout semble alors possible. L’industrie se développe sur tous les fronts et il semblerait que plus rien ne puisse arrêter le progrès, la production et le marketing. C’est dans ce contexte que le cinéma aura sa part à jouer dans l’évolution de la représentation de la femme. Littérature, philosophie, progrès et technologie, il est à la fois la somme et l’avant-garde de tout ce qui se joue socialement. La femme fatale retourne à ses casseroles pour incarner des ménagères épanouies lambda, dont le bonheur sera celui de regarder son mari réussir. Elle représente avec le sourire aux lèvres le bonheur familial à l’état pur et forge une image d’Épinal de la famille. En 1959, le jubilatoire Mon oncle de Jacques Tati se moquera de cette image de modernité à tout prix et de cliché sociétal avec une poésie à la fois tendre et décapante. Elles sont également les faire-valoir du héros. Les premiers James Bond sont une ode à la femme-objet hyper érotisée.


Au fond la femme n’a guère changé de statut, elle a même été rétrogradée, elle existe surtout en fonction des hommes et sert l’intrigue masculine. Les années soixante sont marquées pourtant par une série haute en couleur : Ma sorcière bien-aimée. Une sorcière bien sympathique qui par amour se conforme aux lois des terriens. Elle correspond à l’idéal féminin de l’époque, elle est jolie comme un cœur, coquette comme il fallait l’être pour plaire à son mari, cuisine, fait le ménage et s’occupe de sa fille. Elle est censée faire de la famille le lieu de tous les bonheurs. Là où le scénario sort des rails et devient presque subversif, c’est que derrière cette ménagère lisse se cache une femme redoutablement intelligente, joueuse et délicieusement ma- nipulatrice, qui a l’air de ne pas y toucher mais gère avec douceur et à sa guise la vie du couple. Deus ex machina, Samantha, agit comme révélateur de la bêtise congénitale de Stevens. La série se moque l’air de rien mais ouvertement de certaines attitudes machistes, de l’abus de pouvoir des hommes, et du cadre imposé aux femmes. Naturellement la série n’est pas un manifeste féministe mais secoue le cocotier avec beaucoup d’humour. Alors que la série américaine cartonnait aux États-Unis comme en Europe, en 1963 Jean-Luc Godard tournait Le Mépris, devenu un film culte. On y rencontre une femme, Brigitte Bardot, qui en quelque sorte refuse d’être considérée comme un objet de transaction et qui, en proie à une immense déception, décide de quitter l’homme pour qui elle a perdu toute estime. La femme enfant et sexy que Bardot représente presque malgré elle, devient alors une héroïne qui pense et agit. Elle ne se justifie pas malgré les injonctions de son mari et prend une décision irrévocable, celle de le quitter.

Dès les années 70, les mouvements féministes, aux États-Unis comme en Europe, auront une grande influence sur le cinéma et la façon dont la femme est perçue, mais cela est vrai surtout pour le cinéma d’auteur. En 1961, avec Cléo de 5 à 7, Agnès Varda pose un regard critique qui refuse la position traditionnelle assignée aux femmes à l’écran, celle d’objet. Ce regard fera école et reste d’une actualité déconcertante. Puis en 1967 avec Belle de jour, ce sera au tour du grand Buñuel de réaliser un film au sujet pour le moins sulfureux, celui d’une bourgeoise qui se prostitue à l’insu de son mari afin de découvrir et assumer sa sexualité.

La femme au cinéma poursuivra son chemin. Représentée dans tous les domaines, dans tous les milieux socioculturels et à toutes les échelles. Elle sera PDG, artiste, aventurière, femme d’action. Progressivement le cinéma permettra une reconquête de l’image féminine. Il ne faut toutefois pas s’y tromper : ce dernier continuera à façonner des modèles féminins «acceptables», même quand ils semblent transgressifs. Les rôles d’ac- tion traditionnellement masculins où la femme adopte parfois une posture «virilisée» tout en restant très sexualisée visuellement en est un excellent exemple. Même avec des héroïnes fortes, Catwoman ou Lara Croft, les normes de genre continuent souvent à peser.

Aujourd’hui comme à la fin du 20ème siècle, selon qu’il s’agisse d’un film d’auteur, d’un blockbuster ou d’un simple film de divertissement, l’image des femmes peut changer du tout au tout. Une chose est toutefois certaine : même si la femme est devenue un être pensant, agissant, doté d’un libre arbitre, son apparence physique reste encore très souvent contrôlée par les diktats du cinéma et de la mode.

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