RIEN DE TROP BEAU POUR LES DIEUX OU LA COHABITATION DE L’ART ET DU SACRÉ

En 1989 l’exposition Les magiciens de la terre qui a lieu simultanément à Beaubourg et à la Villette à Paris fait date dans l’histoire de l’art. Estimée par les uns, décriée par les autres, l’exposition tient un propos audacieux et décisif dans notre rapport aux arts indigènes dits aussi premiers. En mettant pour la première fois sur un pied d’égalité les créations occidentales et les créations originaires des pays en développement, Jean Hubert Martin, commissaire de l’exposition, signe là un vrai manifeste.

En 2024, c’est dans ce même esprit que Jean Huber Martin cherche à développer de nouvelles pistes de réflexion au-delà d’une pensée strictement occidentale et poursuit sa quête pour la reconnaissance d’un art contemporain protéiforme et sans limite de frontières et de cultures.

Rien de trop beau pour les dieux met en exergue l’extraordinaire diversité de l’expression plastique et visuelle lorsqu’il s’agit de spiritualité, et réunit essentiellement trois types d’œuvres. Il y a des autels issus de cultures du monde entier qui, reconstitués dans l’espace muséal, sont détournés de leur fonction première et deviennent paradoxalement des oeuvres d’art à part entière, les deuxièmes sont produites par des artiste qui travaillent dans un esprit contemporain mais imprégnés de leur propre culture et enfin les troisièmes sont des oeuvres contemporaines occidentales empruntes d’une recherche spirituelle personnelle et/ou universelle.

Si le religieux s’est peu à peu retiré de l’art occidental à partir du début du 20ème siècle, en revanche le sacré, comme notion de ce qui nous dépasse en tant qu’être humain et la recherche d’une instance supérieure qui expliquerait ou donnerait un sens à nos vies, est le centre de la recherche de certains artistes tel que Marina Abramovich avec la performance Conjunction ou encore Christian Boltansky avec Autel Chases. L’oeuvre, organisée comme un autel, utilise ce dispositif pour signifier une quête, celle de la constante interrogation de l’artiste sur la condition humaine et la religion. Le référant est explicite et l’artiste utilise l’autel comme référentiel aux formes rituelles essentielles de maintes religions et cultes.

L’art contemporain occidental conceptualise une pensée qu’il tente d’exprimer visuellement avec souvent des clés de compréhension personnelles ou qui nécessite une culture approfondie, érudite parfois, ce qui n’en rend pas toujours la lecture facile. L’art s’adresse alors à une minorité et en ce sens il devient quasi ésotérique.

L’art indigène, qu’il soit africain, asiatique ou aborigène — tant qu’il n’a pas été perverti par l’art occidental — s’approprie sa propre culture avec des références communes dans un mode lisible de tous, parce qu’il se réfère à des pratiques religieuses ou quotidiennes et qu’il met en scène la terre, le vent, l’air, le feu et l’éther. Des éléments avec lesquels les artistes sont en lien profond. Cet art-là n’est pas destiné à une galerie ou un musée, il fait partie d’un quotidien, il est le transfert, l’intermédiaire entre deux mondes. Il est fait de rites, d’incantations, de chants, d’objets artisanaux, parfois dérisoires. Quelque fois l’artiste ou le groupe accomplit des actions symboliques pour dire adieu aux morts ou pour ritualiser un passage de vie. L’art est profondément lié à la vie et aux éléments.

Les autels figurant dans l’exposition et qui ne sont pas à proprement dit des œuvres d’art au sens occidental du terme, interrogent sur les notions d’art et de sacré. Ils soulignent que le fait de mettre un objet ou une configuration d’objets dans un espace d’exposition lui assigne le statut d’œuvre d’art. Et pourquoi pas ! L’idée n’est pas nouvelle. Après tout, les somptueux retables peints pour trôner sur l’autel dans le choeur des églises au Moyen Âge et à la Renaissance se sont eux aussi retrouvés bien malgré eux dans des espaces muséaux, perdant ainsi une partie de leur sens profond. L’objet n’avait pourtant au départ pas d’autre fonction que celles des mille et une figurines, flacons, objets de toutes sorte que l’on retrouve sur l’Altar de los muertos dans l’exposition. Celle qui rappelle à l’Homme, qu’en tout temps un espoir subsiste, au moyen d’une prière, d’une convocation, d’une dévotion, d’une méditation, pour entrer en contact avec le grand tout.

Cette exposition pour le moins insolite confronte clairement des formes de pensée radicalement opposée et met en exergue, au-delà de la forme que cette pensée peut prendre, à quel point l’être humain, qu’il soit de l’hémisphère boréal ou austral, a un besoin vital et ancestral d’établir des liens avec quelque chose qui transcende sa condition.

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