par Katia Baltera
Gabriele M. Rossi est un architecte italo-suisse formé en Europe et aux États-Unis, notamment à la Columbia University de New York. Cette double culture nourrit une approche qui combine rigueur européenne et pragmatisme américain. En 1989, il fonde à Pully le bureau Archilab, pensé dès le départ comme un laboratoire de recherche appliquée à l’architecture.
La posture de Rossi s’inscrit dans la continuité de la tradition moderniste, tout en s’en éloignant par son refus du dogme stylistique. L’œuvre se si- tue entre deux héritages, celui du modernisme rationnel à l’image de Le Corbusier et l’architecture organique contextualiste d’après Frank Lloyd Wright. On peut y voir des échos à ce dernier, pour qui l’architecture devait émerger du site et converger avec la vie organique des habitants. Comme chez Wright, la relation au terrain, à la lumière et aux usages est centrale chez Rossi. Pourtant, là où Wright cherchait une « architecture organique » expressive et parfois sculpturale, Rossi adopte une approche plus analytique et contextuelle, où la forme résulte d’un processus de contraintes plutôt que d’une vision formelle préétablie.
Dans un dialogue critique avec Le Corbusier, Rossi travaille sur la rationalité des volumes, la clarté des structures et l’organisation fonctionnelle des espaces. L’idée d’une architecture comme outil d’organisation sociale et urbaine reste présente. Cependant, là où Le Corbusier tendait vers des principes universels — modulor, standardisation, machine à habiter — Rossi s’en éloigne fortement. Chaque projet est unique, conditionné par son contexte spécifique, sans grille universelle préétablie. Une position contemporaine entre système et singularité en quelque sorte.
Mais Rossi refuse de se limiter à ces filiations. Son approche repose sur une idée clé : l’architecture n’est ni un style ni une signature, mais un processus de résolution de problèmes. Il développe depuis la fin des années 1980 une approche à contre-courant des signatures spectaculaires. Pas de style imposé, mais une architecture qui s’adapte, presque silencieusement.
Cette méthode donne naissance à des projets très diversifiés : bâtiments publics, logements, sièges d’entreprises ou équipements culturels, sou- vent marqués par une grande sobriété formelle et une attention particulière à l’intégration urbaine.
Chaque projet est envisagé comme une réponse unique. Là où certains architectes déclinent une écriture reconnaissable, Rossi préfère observer, analyser, puis intervenir avec justesse. Une posture qui contourne la tentation du dogme.
Cette philosophie prend tout son sens dans des réalisations concrètes. À Cologny, la Fondation Martin Bodmer semble presque disparaître dans le paysage : une architecture en partie enfouie, pensée pour protéger et sublimer une collection précieuse sans jamais s’imposer. À l’inverse, le siège de MSC Mediterranean Shipping Company à Genève assume une présence plus affirmée, mais toujours maîtrisée — lignes claires, façade rythmée, élégance sans ostentation.
Deux projets, deux expressions, une même ligne de conduite : refuser l’effet gratuit. Dans un monde où l’architecture devient souvent image, Rossi choisit la retenue. Une forme de luxe discret, en somme : celui de l’intelligence du lieu et du temps long. Plus qu’un style, c’est une attitude. Et peut-être, finalement, une définition très contemporaine de l’élégance.


Villa de Gabriele M. Rossi © DMK Photography, Adrien Barakat




