Pour sa première saison à la tête du Grand Théâtre de Genève, Alain Perroux défend un opéra accessible, ouvert à la diversité des répertoires et pleinement reconnu sur la scène internationale, tout en réaffirmant la force du spectacle vivant.
Comment êtes-vous venu à la musique ?
Alain Perroux : « C’est un mystère, le phénomène de génération spontanée… J’ai grandi à Puplinge, dans la campagne genevoise, et vers 11 ans, je me suis rendu compte que j’étais touché par la musique classique et fasciné par le théâtre : à l’intersection entre musique et théâtre, il y avait… l’opéra. Très vite, c’est devenu une passion dévorante. Les premières oeuvres qui m’ont marqué sont les Quatre Saisons de Vivaldi, la 40ème Symphonie de Mozart et La Flûte enchantée. Avec le temps, j’ai découvert beaucoup de répertoires et d’esthétiques diverses. Cet attrait pour l’éclectisme est important dans le métier que j’exerce aujourd’hui. »
Quels ont été les moments marquants de votre carrière ?
« J’ai fait mes études à l’Université de Genève puis au Conservatoire. J’ai commencé ma carrière comme journaliste musical au Journal de Genève, puis au Temps. De 2001 à 2009, j’ai travaillé au Grand Théâtre comme dramaturge. De 2009 à 2020, j’ai rejoint le Festival d’Aix-en-Provence, comme numéro 2 artistique, où j’étais chargé du casting et de la dramaturgie. Puis, de 2020 à 2026, j’ai dirigé l’Opéra national du Rhin. Un des grands luxes que j’ai comme directeur d’opéra est de pouvoir programmer de grands ouvrages, mais aussi faire découvrir des oeuvres injustement oubliées. Dans mon précédent poste, je me suis notamment intéressé aux compositeurs germaniques du début du 20e siècle, dont la musique a été interdite par les nazis. Je considère que nous avons une dette envers eux et qu’il est de notre devoir de réhabiliter leur travail. Après 17 ans en France, me voici donc de retour à Genève avec la volonté de proposer des oeuvres moins connues. »


Comment s’est déroulée la transition avec Aviel Cahn ? Allez-vous marcher dans ses pas ou faire totalement différemment ?
« Les institutions sont selon moi plus grandes que les directeurs qui ne sont que de passage. Je me mets au service du Grand Théâtre, tout en imprimant mon style. Je veux conserver ce qui fonctionne, notamment les dispositifs destinés à la diversité des publics, et développer de nouvelles choses. J’ai aussi envie d’insister sur l’accessibilité : le GTG est vraiment une maison ouverte, qui appartient à tout le monde puisqu’elle est majoritairement financée par la puissance publique. Mon ambition est celle d’un opéra aussi démocratique que reconnu sur la scène internationale. »
Quel directeur êtes-vous ?
« J’aime être sur le terrain. Je m’efforce d’être présent aux représentations et à certains moments clés des répétitions. Je trouve important de montrer qu’un directeur est concerné par les spectacles dans tous leurs aspects. Je ne suis donc pas du tout un directeur qui reste enfermé dans son bureau. Je crois beaucoup à la force du dialogue et au consensus. »
Comment répondre aux attentes des habitués et séduire de nouveaux spectateurs, parfois réticents ?
« L’opéra représente plus de quatre siècles d’histoire et ainsi une incroyable richesse de formes, d’esthétiques et de répertoires. Je mets un point d’honneur à présenter cette diversité à travers des oeuvres anciennes ou récentes, des nouvelles créations, des ouvrages connus ou méconnus, des propositions drôles ou tragiques, des opéras courts ou monumentaux. Il y en a vraiment pour tous les goûts. »
Quelles sont les productions emblématiques de la saison ?
« La saison s’ouvre avec une rareté, La Tempête de Frank Martin, un Genevois qui s’est inspiré de Shakespeare. Une oeuvre magnifique et particulièrement actuelle, à la fois lucide sur l’être humain et porteuse d’espoir, notamment autour de la question du pardon. La saison propose ensuite la comédie musicale Company de Stephen Sondheim, drôle et féroce, qui explore avec beaucoup de finesse les relations humaines et l’engagement dans la vie à deux. À Noël, un grand classique du 18e siècle, Les Noces de Figaro, permet de renouer avec le grand répertoire. Nous poursuivons avec Theodora, oeuvre baroque à forte dimension religieuse, qui raconte le martyre d’une chrétienne. Puis place à la musique contemporaine avec Only the Sound Remains de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho. Nous accordons une place importante au jeune public avec par exemple Le Cochon enchanté, un conte lyrique drôle et poétique, créé en collaboration avec l’Opéra de Lausanne et le théâtre Am Stram Gram. Nous proposons aussi des formats plus légers avec de l’opéra de chambre, ou encore la Souris Traviata, un format de 30 minutes destiné aux tout-petits. »


Quels sont les grands défis de cette première saison ?
« Le principal était de proposer une saison cohérente et équilibrée financièrement au BFM et au Victoria Hall, dont les jauges sont inférieures à celle du Grand Théâtre. Cela bouleverse le modèle économique et impose des choix parfois difficiles. Le prochain défi sera le retour dans les murs du GTG après les importants travaux sur notre machinerie. »
Vous avez déjà travaillé au GTG dans les années 2000. La manière de vivre l’opéra a-t-elle changé ?
« Les publics sont aujourd’hui davantage sollicités, notamment par les réseaux sociaux et les jeux vidéo. Mais le spectacle vivant a une force particulière, celle de la présence réelle des artistes. On vit une expérience collective et unique. Je ne suis pour cette raison pas trop inquiet de l’arrivée de l’IA. La fragilité de la voix humaine, c’est cela qui est beau. Aujourd’hui, un opéra a aussi pour mission de travailler avec les publics, notamment à travers les activités pour les jeunes, les écoles, les seniors et les partenariats avec d’autres institutions. Contrairement aux idées reçues, l’opéra ne vit pas replié sur lui-même mais est ouvert sur la cité. »
En quoi votre posture de dramaturge vous aide-t-elle dans votre quotidien ?
« Elle m’a permis d’avoir une réflexion profonde sur la programmation et sur la manière de s’adresser aux publics. Je me considère comme un faiseur de lien, un passeur. »
Qu’écoutez-vous durant votre temps libre ?
« Plus jeune je ne jurais que par le classique. Aujourd’hui, j’écoute de tout. Si je ne suis pas fan de la variété, j’apprécie beaucoup Madonna et on m’a invité au dernier concert de Mylène Farmer à Paris. Mais en ce moment, j’écoute du Bach joué au piano – on y revient toujours. »
La programmation 26/27 du Grand Théâtre de Genève est à retrouver sur gtg.ch



